Le déserteur

Le déserteur

Auteur(s): Maurienne
Date de sortie: Décembre 2005
Éditeur(s): L'Échappée
Le déserteur - Maurienne

{Initialement publié sur Des Livres Rances par Warren Bismuth } Roman sulfureux, militant, politique, irrévérencieux. Mais qui est ce MAURIENNE, l’auteur ? Un pseudo bien sûr, celui de l’alsacien Jean-Louis HURST, pseudo trouvé par le directeur des éditions de Minuit, Jérôme LINDON, lorsqu’elles vont publier le roman : « C’est simple, pendant la Résistance, nous avions Vercors. Alors, pour la suivante, j’ai choisi la vallée d’à côté ».

« Le déserteur » est l’un ces romans prétextes à une tribune. L’appellation « roman » le dispense aussi d’avoir à se défendre en cas de plaintes. Mais sachez que dans ce récit, tous les personnages ont bel et bien existé, hormis un seul. C’est bien un récit de vie qui est proposé, mais planqué sous la couverture du fictionnel.

Le scénario de ce « Déserteur » est simple : des potes, jeunes, français métropolitains, discutent régulièrement sur l’attitude à adopter en pleine guerre d’Algérie (le livre est écrit en 1960 pendant les événements) : se battre pour la France ? Euh, mais l’Algérie est AUSSI la France… Alors disons se battre pour le gouvernement de Paris contre les indépendantistes ? Ce serait le défendre, cautionner les actes abominables de l’armée, les tortures. Se battre côté adverse, pour le F.L.N. ? Cela paraît plus alléchant, mais dangereux voire téméraire. Alors quoi ? Déserter ? Pourquoi pas après tout, cette solution semble envisageable, souhaitable même, c’est en tout cas la plus propre des convictions d’une partie des amis.

Certains avaient déjà choisi : devenir déserteurs insoumis avant même d’être appelés. D’autres ont eu cette réflexion trop tard et se sont retrouvés mobilisés avant même d’avoir tranché. En fond, le racisme, la pseudo-supériorité des blancs, l’avènement de de GAULLE en mai 1958, la peur du retour du fascisme (les soldats « français de souche » sont comparés à des S.S.) avec les souvenirs de la deuxième guerre mondiale, le radicalisme d’État, se noyant dans une volonté de tout contrôler, de tout censurer.

En parlant de censure, « Le déserteur » est l’un de ces livres rapidement saisis par l’État français : paru le 7 avril 1960 aux éditions de Minuit, il est interdit dès le 20 avril pour « Incitations de militaires à la désobéissance » à l’encontre du directeur de Minuit Jérôme LINDON et de l’auteur du roman Jean-Louis HURST. C’est le troisième livre de chez Minuit saisi. Pourquoi n’est-il pas mentionné le terme « désertion » dans cette plainte ? Une désertion n’est considérée comme telle que lorsqu’elle s’effectue contre son pays, face à l’ennemi. Or, cette guerre est un conflit franco-français. Reconnaître la désertion serait reconnaître en quelque sorte l’indépendance de l’Algérie. Donc incitation à la désobéissance, voilà.

Le spectre du fascisme récent flotte et brouille les idées : « Je crois que si cette guerre était juste (quelque chose comme une guerre de défense en face d’une invasion fasciste, par exemple), j’aimerais la faire, j’aimerais cette aventure vraie et dure et totale qui m’obligerait à vivre intensément, à me dépasser ». La gauche se fait elle-même fort nébuleuse : « Je crois que tant que la gauche ne dira pas nettement que la classe ouvrière française et le peuple algérien doivent se soutenir mutuellement parce qu’ils ont les mêmes ennemis et le même intérêt à retrouver la paix, la guerre n’a pas beaucoup de chances de s’arrêter… ».

Et puis l’auteur se positionne : « Il faudrait se mettre dans la peau d’un Algérien. Rendez-vous compte que ces hommes ont vécu voués au mépris de tous depuis 1830 jusqu’à maintenant. Ils étaient, le plus souvent, considérés comme du bétail. Pourtant, on a su, pendant la guerre, les employer au même titre que les autres citoyens ! En 1945, on en a massacré 40 000 dans la peur d’une quelconque vague de revendications nationalistes. C’est cette année-là que la guerre d’Algérie a commencé, pas en 1954 ».

Dans le livre sont cités deux poèmes que l’auteur prétend être du répertoire de FERID, maquisard algérien. Il apprendra après l’indépendance de 1962 que ces vers viennent de la main de René VAUTIER lui-même, VAUTIER fortement impliqué dans l’indépendantisme algérien, notamment grâce à sa caméra avec laquelle il tournera de nombreux documentaires sur le sujet (il existe un assez impressionnant et redoutable coffret). Le roman est étayé de correspondances écrites entre divers personnages de l’histoire, et leur motivation ou non à finir par penser à déserter, refusant cette sorte de leitmotiv « N’en tuez quand même pas trop ».

En préambule de ce petit roman, les diverses préfaces qui l’ont précédé. Car plusieurs éditions virent le jour : l’originale aux éditions de Minuit, une réédition en 1991 fit long feu aux éditions Manya, la présente édition étant celle proposée par L’échappée en 2005. Trois préfaces, deux de l’auteur qui, pour cet exercice, a trempé sa plume dans le curare et règle certains comptes jusqu’alors restés en suspens. Un roman chargé d’histoire que les éditions L’échappée ont eu l’excellente idée de rééditer et de « mettre à jour ». Il constitue une base supplémentaire de support pour rendre compte que tout le peuple n’a pas suivi aveuglément et comme un seul homme René COTY, Guy MOLLET ou Charles de GAULLE. Agréable à lire et plein d’infos, il fait partie de ces bouquins qui ont marqué le militantisme français.

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