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31 janvier 2012

INT : La Canaille

La Canaille par Ben Martin

La Canaille ? « Et bien j’en suis ! »

La Canaille, groupe de rap montreuillois, rencontré pour la première fois au Lemovice, le festival plutôt punk oï de Limoges, a été pour nous comme une grande claque. Du rap qui vous emporte, avec des paroles puissantes (cf. « L’usine » aux pages suivantes), qui réussit (chose rare !) le mélange subtil de la poésie et de l’engagement… Rencontre.

Comment vous êtes-vous retrouvés au Lemovice ? Qu’en avez-vous pensé ?

Marc : Le programmateur nous a appelés. Il a dû se dire qu’un groupe qui chante une chanson comme « Ni Dieu ni maître » était susceptible de jouer à un concert antifa. Ça été une première expérience bizarre. Je m’attendais à ce qu’il y ait beaucoup plus d’interaction avec les gens. On a eu l’impression que la première demi-heure était un test, comme s’il fallait montrer patte blanche avant qu’il y ait un peu de chaleur. Après, quelques gars au fond nous faisaient des gros « fuck », des gars devant nous disaient de rentrer chez nous… Ce qui m’a fait flipper, c’est qu’avec les skins, la frontière est souvent chelou. D’antifa, tu peux vite passer à… fa !

On a vu sur une affiche dans le métro, que vous étiez aussi programmé avec des groupes mainstream…

Marc : Ah oui, c’est vrai, avec Sexion d’Assaut. On a fait La Fouine aussi ! En même temps, on n’est pas en mesure de refuser ce genre de scènes. Dans un festival ou dans une salle de musique actu, les programmateurs font à leur sauce, et quand ils nous programment, c’est qu’on est le groupe qu’ils ont envie de défendre au niveau de leur direction artistique. Alors ils programment des têtes d’affiches qui vont remplir la salle de gamins qui écouteront aussi La Canaille.

Alors, La Canaille chez les ados, ça donne quoi ?

Marc : C’est surréaliste. (rires) Le premier rang, c’étaient des 12-14 ans. Première chanson, ok, deuxième chanson, ok, troisième chanson, ils commencent à faire comme ça (Marc se couvre les oreilles en grimaçant) : ça fait trop de bruit, les guitares électriques et tout, qu’est-ce que c’est, c’est pas du rap, et à la fin, alors que je savais qu’on n’était pas devant notre public habituel, j’ai fait la connerie de poser une question… J’ai juste dit : « Ça va ? », et là, (rires), t’as tout le premier rang qui hurle : « Non !! » Je te jure, quand tu te prends un retour de salle comme ça, t’as un espèce de frisson qui te prend, qui commence aux orteils, jusqu’aux cheveux, et tu te dis : « Bon, il est temps que ça s’arrête. Enchaîne ! » Mais après coup, on a discuté avec les gens, et en fait, les adultes qui étaient derrière, les parents qui avaient amené leurs gamins, ils ont plus kiffé La Canaille que Sexion d’Assaut. Finalement, je suis assez content que La Canaille joue dans des festoches comme ça, pour prouver que le rap, ça ne se limite pas à des trucs de merde commerciale qui sont là juste pour faire bouger le cul.

On a aussi vu La Canaille chez les bobos à une fête de quartier à Montreuil…

Marc : C’est rare les scènes où on se dit qu’on est entre nous. Le public idéal de La Canaille, c’est des prolos, de 18 à 70 balais : tu joues à une fête populaire, genre la fête de Lutte ouvrière ou à la Fête de l’Huma, là, c’est génial, parce que d’entrée de jeu, rien à dire, le public est convaincu.
Lucie : L’accueil est super chaleureux. Non seulement il y a plein de monde pendant le concert, mais après, il y en a plein aussi qui viennent acheter le disque, qui veulent parler avec le groupe.
Marc : Au bout du compte, on a plus fait de scènes où il faut convaincre que de scènes où ça va de soi. Maintenant, ça commence à devenir de plus en plus facile parce qu’on commence à être de plus en plus connu, il y a un petit public qui commence à nous suivre.

C’est quoi ta vision de la scène rap ?

Marc : La scène rap, ça n’est pas quelque chose d’unifié ; à moins qu’il y ait artistiquement une connivence, on ne va pas aller se parler sous prétexte qu’on joue sur la même scène. Il faut plus que ça. Pour moi, il y a autant de rappeurs que d’individus. Utiliser comme ça des termes génériques, « la scène rap », c’est un peu casse-gueule…

Et que penses-tu de l’expression « rap conscient » ?

Marc : C’est bizarre : qu’est-ce qui est conscient et qu’est-ce qui n’est pas conscient ? Je fais partie des gens qui considèrent que dès que tu parles de rap, il y a de la subversion. Même si les mecs parlent de bling bling ou de leur quotidien à la con, d’entrée de jeu, c’est la réalité des quartiers populaires, qu’elle te plaise ou pas ! Ils balancent ça en pleine gueule, il n’y a pas toujours du positif pour construire des lendemains meilleurs, mais ça reste subversif. Mon rap peut être apparenté militant parce qu’il y a une conscience de classe politisée derrière le discours. Je viens d’un quartier populaire, et je sais que là-bas, on a le nez dans les chiottes, et je sais pourquoi ; j’ai envie de parler de cette réalité là pour qu’on se demande comment on va construire demain.

Alors, cette conscience de classe, elle est inhérente au rap ?

Marc : Non, si j’ai cette conscience-là, c’est pas parce que je suis un rappeur, c’est parce que je suis un individu lambda qui essaie de réfléchir un peu à ses conditions de vie, de travail, qui a lu aussi des écrits d’extrême gauche, qui a rencontré des militants qui lui ont ouvert l’esprit… Je pense qu’il faut surtout arrêter d’espérer que le rap soit autre chose qu’un style musical : il y a une forme particulière, un débit, un beat, une instru, il y a une façon de groover les mots, de les scander, mais après sur la permanence du politique dans le rap, je pense que c’est un leurre ! Ça serait le seul style musical dont on attendrait ce genre de choses ? Ma vision du rap, c’est de la révolte, de la colère, une inspiration politique parce que je viens d’un courant dans le rap qui était politique à la base, comme Public Enemy. Mais il ne faut pas oublier qu’à l’époque de Public Enemy, il y avait De la Soul qui se contentait de divertir les gens  et se foutait de la politique !

Est-ce que tu penses que cette attente vient du fait que, depuis le rap, il n’y a pas eu de style musical (chanté) subversif et qu’on se tourne vers le dernier arrivé ?

Marc : Le débat qui m’intéresserait, ce serait plutôt celui qui questionnerait non pas la place du rappeur, mais la place de l’artiste ! S’interroger sur ce que l’artiste a à dire, sans le cantonner au rap ou à un quelconque style musical. Plasticien, auteur, danseur, théâtreux, dans une époque de crise comme celle qu’on est en train de vivre, comment il va créer et comment il va pouvoir raisonner face à une réalité qui est hyper dure.
Lucie : Même si c’est finalement dans le rap qu’on trouve les derniers héritiers de la chanson engagée. Je pense qu’au lieu de se dire qu’il en reste tellement peu dans le rap, il faut au contraire revendiquer le fait qu’au moins, il en reste, et que c’est seulement dans le rap ! On retrouve un petit bastion d’énervés, mais c’est clair que c’est un mouvement qui n’est pas unitaire, qui est désorganisé…

… peut-être parce qu’il attend beaucoup des circuits commerciaux ou des structures existantes. C’est en tout cas notre impression, et c’est souvent ce qui met les militants mal à l’aise par rapport au rap.

Marc : Je ne considère pas du tout que le rap soit assisté. Les rappeurs n’attendent rien ni des pouvoirs publics, ni des municipalités. Je pense que le mouvement est à l’image de ses acteurs, issus de quartiers complètement laissés à l’abandon. Et on ne peut pas dire que les quartiers populaires soient organisés ou politisés en ce moment… Je ne vois pas pourquoi, d’un coup, parce que tu fais du rap, tu te dirais : « Ah ouais, on va s’autoorganiser ! » On aimerait bien, mais non, c’est juste à l’image de la société et des blockhaus de merde dans lesquels les gens habitent.

Est-ce que l’idée de l’auto-organisation vient parfois, du genre : « On va se débrouiller entre nous, sans rien attendre des institutions. »

Marc : C’est une question que je me pose tous les jours. Comment pérenniser une action ?

Comment fédérer des gens ?

Lucie : Regarde nous, par exemple. On a créé l’association La Canaille parce qu’on avait envie de faire un collectif qui peut nous permettre de monter une structure susceptible d’accueillir tout type d’interventions : promotion et diffusion d’artistes, de plasticiens. On s’inscrit dans un cadre beaucoup plus large. La Canaille existe avec sept personnes qui bossent pour que le projet soit viable et avance. Sept personnes qui font vivre La Canaille mais que La Canaille ne fait pas vivre !
Marc : Alors effectivement, tu peux toujours demander des coups de pouce à des gens, mais tu peux pas leur demander non plus la lune. C’est rare aujourd’hui de pouvoir donner de son temps pour quelque chose qui n’a pas à voir avec sa survie. Mais c’est pas pour autant qu’on va commencer à devenir cynique ; on est conscient de ça, mais c’est aussi pour ça qu’on veut pas péter plus haut que notre cul. On préfère avancer brique par brique et se dire que là, c’est solide, et garder l’idée de départ, pour fédérer une espèce de mouvement et le pérenniser.
Lucie : Je trouve que le graf et la danse hip hop sont arrivés à jeter beaucoup plus de ponts avec les autres univers culturels, et ces disciplines sont d’ailleurs reconnues, plus encore que le rap, en France en tout cas. Et pour ce qui est du côté subversif, la danse hip hop, c’est une discipline que je suis (je viens de la danse contemporaine), et qui est très subversive. En danse contemporaine, il y a pas mal de chorégraphes qui ont fait un état des lieux et une critique de la société plutôt acerbe, il y a des compagnies de danse brésiliennes qui travaillent avec des danseurs hip hop tous issus des favelas…
Marc : Après si pour toi ces spectacles ne sont pas subversifs parce qu’ils ont lieu dans des salles subventionnées, alors…

Subversif n’est peut-être pas le bon mot… Ce dont on voulait discuter avec vous, c’est plus autour d’une contre-culture qui émergerait autour du rap, à l’image de ce qui s’est fait autour du punk. et si à un moment tu te poses comme contre-culture, tu peux pas rester dans le cadre institutionnel. Il faut déjà que tu sois indépendant, autonome, et puis que tu proposes une alternative, même nébuleuse, à un fonctionnement commercial. La question c’est : est-ce qu’autour du collectif, à partir de votre expérience, vous voyez émerger, chez les jeunes en particulier, une réflexion sur, comment on peut, dans une société aussi contrôlée, trouver les failles et s’y engager pour construire quelque chose.

Marc : Franchement, à cette réponse, j’ai pas de question… (rires) Mais ce qui est propre au rap, c’est que les trois-quarts des projets qui sortent sont des projets indé ; ils n’ont pas signé en maison de disques. C’est une démarche qui consiste à se mettre en marge de l’industrie. C’est quand même révélateur : tu te dis que tu dépends de personne, t’es le seul maître à bord, en termes de direction et poétique et artistique et tu vas au bout de ton idée, tout seul. Après, la difficulté, c’est de se dire, comment continuer ?

Et ça n’est pas un pis-aller, parce que les gens se sont fait jeter des maisons de disques ?

Marc : Ah non, pas du tout ! Ça fait partie de cette culture, celle qui dit : « Fuck ! De toute façon je fais ce que je veux ! » En plus, les projets sont faciles à mettre en place, puisqu’il y a juste une instru et une voix, tu prends unstudio pas trop cher, t’enregistres, tu mixes, et hop, t’as ta galette. Tu distribues ça sous le manteau, aux potes, tu fais un clip sur le net, ça permet de faire parler du projet. Maintenant, la difficulté, c’est que les trois-quarts de ces projets-là ne tournent pas ! Pour avoir de la visibilité, le meilleur vecteur c’est la scène, et pour avoir des plans de scène, c’est la GUERRE ! Déjà, il n’y a que 20% de salles qui intègrent un peu de rap dans leur programmation. J’ai pas dit que c’étaient des salles hip hop ! Une fois que tu sais ça, tu réalises le goulot d’étranglement que c’est. Combien de projets pour si peu de scènes ? Forcément, ça met tout le monde en concurrence et chacun essaie de faire avancer sa popote. Des instances hip hop sont en train d’essayer de se monter pour qu’on arrête de dépendre des subventions du milieu de la chanson et qu’on montre qu’on est arrivé à être une force vraiment cohérente.

Il y a les salles qui ont leur propre programmation, et puis il y a les salles que tu loues ! Il y a les tables de presse, etc.

Marc : Oui, mais là il faut être organisé et structuré. Et le rap a beaucoup à apprendre du rock, du punk, peut-être en faisant les choses autrement… Skalpel et BBoykonsian font déjà ça, mais parce qu’ils traînent avec tout ce milieu-là. Nous, ça fait très peu de temps qu’on fait ce genre de choses. On sait qu’un concert, c’est un moment où on peut rencontrer des gens, échanger avec eux… C’est la même chose pour les grafeurs : il y a plein de graffzines, mais personne ne fait de table de presse. Mais moi, tu vois, je pars du principe que si on se dit : « Ça, il faut le faire, ça manque grave au rap ! », alors on y va, on le fait !

Montreuil, le 20 février 2012 / interview réalisée par Tina et SB

Contact : https://fr-fr.facebook.com/lacanailleofficiel/

« Je suis né au Liban, et je suis arrivé en France à 8 ans : j’ai fait Beyrouth / Saint-Claude. Ça fait un choc! J’habitais aux Avignonnets, une espèce de grosse cité : c’est surréaliste, au milieu des sapins, t’as des grosses barres de béton, et le tiers de la population de Saint-Claude qui vit là-dedans, le même tiers qui travaille en usine. Là-bas, les fils d’ouvriers et les fils d’immigrés se reconnaissaient dans le rap parce que ça parlait de leur vie, de leur quotidien. Nous, on bougeait à Lyon, à Besançon et on ramenait des cassettes. L’idée de faire du rap est venue beaucoup plus tard ! J’ai commencé à écrire à 17 piges, je voulais juste vider mon sac, comme pas mal d’ados. Il y avait un texte qui me plaisait et qui était plutôt en mode rap : j’ai testé avec un pote qui faisait du son, ça a accroché, et on s’est dit qu’on pourrait en faire un deuxième, un troisième… Et après on s’est dit qu’on pourrait monter un groupe, qui est resté le même jusqu’à l’année dernière. Et puis la formation a changé, c’est un batteur qui a remplacé le DJ. J’étais tellement pote avec mon DJ que psychologiquement, c’était pas possible pour moi d’en avoir un autre. J’avais commencé la musique avec lui, il y avait comme une espèce de pacte entre lui et moi : « On commence ensemble, on finit ensemble. » On était monté à Paris ensemble pour le son, avec la ferme intention d’ouvrir le champ des possibles en faisant du rap, mais avec des zicos. C’est comme ça qu’on a monté la première formation de La Canaille, celle de l’album rouge. On a pris Marc Barnault, le guitariste qui joue plein d’instruments orientaux, et le bassiste, qui est Mais avant ça, j’ai vécu trois ans à Toulouse, où j’ai rencontré Lucie, et puis on est venu à Montreuil, car Lucie savait que c’était un bastion de zicos. Mon DJ était resté à Saint-Claude, on continuait à bosser ensemble. Après, il est venu lui aussi sur Montreuil. Et mon voisin du dessous, c’était Marc Barnault, qui est devenu notre guitariste. Ensuite, premier petit taf à la con que je trouve, je croise Walter, le bassiste qui venait en plus de Montbéliard. Le premier texte que je lui chante, c’est « L’usine ». Dès la fin du texte, avec du sérieux dans le regard, il me dit : « Tu viens de résumer la vie de mon père ! » Pour moi, ça voulait dire quelque chose qu’on ait tous vécu dans le Jura. On était tous à l’usine, dès 16 ans. Et moi, je vivais dans une ville qui était rythmée par les trois 8. L’usine, c’est une chanson qu’on joue toujours dans les concerts, même si elle est vieille ; les gens l’attendent et la demandent. »

 

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