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Was ist los ? #1

On a tous nos clichés sur l’Allemagne, surtout quand on est militant antifa ou habitué des concerts là-bas. On sait qu’on y loge dans des squats terribles, dont les projets ont été pérennisés grâce à des luttes épiques, qu’on y mange super bien (on se rappelle l’abondance des Frühstücke et les Döner pleins de légumes), et qu’on y manifeste comme des diables (ponctualité des cortèges, scénographie des agit-prop, cagoules sur la tête et Bullen parmi les manifestants). Mais le reste ?

Moi, quand j’arrive en Allemagne, mon premier réflexe, c’est de me jeter sur le premier kiosque venu, dans le métro ou dans la rue, pour acheter un de ces journaux qu’on ne trouve pas en France. La taz, le Jungle World, Analyse und Kritik ou le Freitag. C’est qu’il y a une vraie presse là-bas, en plus de la presse militante qui est parfois hyper spécialisée, dans des domaines divers : antifa, coupage de cheveux en quatre sur les dernières théories philosophico-politico-sociologiques… Et je me plonge dans des histoires et des débats qui secouent la société allemande, à tort ou à raison d’ailleurs, mais qui ont tous un point commun : ils ne passent pas le Rhin. Pourtant, ils viennent parfois de France.

Le passé, ou comment s’en défaire

Dans les années 1990, il y a eu comme ça le Historikerstreit avec en tête un certain Ernst Nolte, historien de droite, qui voulait mettre sur le même plan le régime hitlérien et le régime stalinien. L’occasion était trop belle pour la droite allemande : le monde universitaire offrait un soutien scientifique à la Vergangenheitsbewältigung, sorte d’idée bizarre déjà dans l’air du temps, selon laquelle il faudrait venir à bout du passé (nazi de l’Allemagne, s’entend), quitte à l’occulter aux yeux des générations futures. Et cette idée s’est tellement bien diffusée qu’elle a été plus ou moins reprise dans les années 2000 par le chancelier SPD Gerhard Schröder. Stupeur au niveau international : on ne savait (presque) rien du der Historikerstreit… Pourtant, en France, certains manuels d’histoire font les mêmes raccourcis. Autant dire que des générations d’élèves français ne comprennent rien à l’Allemagne nazie et à la Shoah, et rien non plus à l’URSS de Staline. Deux pour le prix d’un. À peu près à la même période, c’est le juste retour de manivelle du Historikerstreit : les Anti-Deutsche émergent au sein du mouvement antifa allemand et l’attaquent violemment de l’intérieur. Indépendamment des erreurs intellectuelles énormes qu’ils théorisent (refus de tout ce qui est allemand dans la culture, revendication d’une culpabilité de masse du peuple allemand dans le IIIe Reich, dont la raison majeure serait l’essence maléfique du peuple allemand), ils morcèlent le mouvement antifa à tel point que, vu de France, on ne s’y retrouve pas. Il suffit de penser aux manifs qu’organisent les Anti- Deutsche en soutien à Israël, déclaré « seul pays civilisé au Moyen- Orient ». Hors l’Allemagne, on n’y comprend rien, et encore, je parle pour les militants, pas pour l’opinion publique qui n’a pour ainsi dire pas vent de cette polémique.

2010, l’année de tous les dangers

Et l’année dernière, qui a entendu parler du bouquin de Thilo Sarrazin, Deutschland schafft sich ab, qui a défrayé la chronique à sa parution en août 2010 ? Sarrazin avait commencé à répandre ses conneries dès 2009, mais avec son livre qui prétend théoriser l’impossible intégration des musulmans, entendez les Turcs, en Allemagne, cet économiste du SPD a libéré dans la société allemande une parole violemment hostile à l’Islam, et sa médiatisation a ouvert les vannes à un racisme décomplexé dans les grands médias allemands. Sous couvert d’un discours qui parle d’intégration et d’assimilation des étrangers dans la société allemande (alors que, jusque récemment, l’Allemagne refusait tout droit de cité aux immigrés), les grands journaux allemands ont popularisé ce qu’on appelle en France et ailleurs l’islamophobie, mais que les antifascistes allemands préfèrent nommer le ressentiment anti-Islam. À mon avis, l’extrême droite allemande en est restée baba, partagée entre la jalousie et la satisfaction… Son discours s’en est trouvé mieux accepté, moins marginal, bet ses cadres en ont profité pour se radicaliser encore un peu plus. De son côté, Sarrazin (quand même, quel nom quand on est anti-Islam…) a continué à s’enfoncer, tandis que la direction du SPD se débattait avec ce personnage embarrassant. De nombreuses personnalités ont condamné ses prises de position racistes (l’antisémitisme a suivi dans ses déclarations), mais son livre est resté en tête des ventes. L’exclusion n’est pas venue tout de suite : le SPD a toléré dans ses rangs un théoricien raciste pendant plus d’un an et demi… « Social-démocrate, il est de gauche, mais de droite ». Ou d’extrême droite.

Der kommende Aufstand
Der kommende Aufstand

À la fin de l’année 2010, changement radical dans la teneur des débats qui agitent la société allemande. C’est un sujet français qui passionne et qu’on retrouve dans toute la presse, conservatrice, institutionnelle, et même dans ces journaux qui sont vraiment de gauche (rien à voir avec la pseudo-gauche SPD de Schröder ou de Sarrazin). Tarnac, ou plutôt Der kommende Aufstand, parce que le procès Tarnac n’intéresse pas plus que ça outre- Rhin. Je sais bien qu’en France, on n’en parle plus autant, mais en Allemagne, c’est la nouvelle traduction puis la publication chez Nautilus de Der kommende Aufstand qui ont lancé des débats passionnés (encore !). Avec en toile de fond, le spectre de la radicalisation de l’extrême gauche (Rote Armee Fraktion, Revolutionäre Zellen…), agité comme un épouvantail par les journaux institutionnels. La FAZ, la Süddeutsche Zeitung et le Spiegel y voient un manifeste, le recueil d’idées de gauche qui compte, et parlent même d’une « esthétique de la résistance » au « style flamboyant ». Il y a chez les éditorialistes de ces journaux comme une envie de jouer à se faire peur : pensez donc, ça arrive en France, déjà qu’ils ont les émeutes dans les banlieues, en plus, ils vont faire l’expérience du climat qui régnait en Allemagne aux grandes heures de la RAF ou des RZ.

Côté extrême gauche allemande et mouvance radicale, cet écrit est à coup sûr un manifeste, mais fantasmé. Le mensuel Analyse und Kritik a fait un sondage pour essayer d’y voir plus clair, pas tant sur le bouquin en question mais plutôt sur l’effet qu’il aurait sur la scène radicale. 100 personnes (ou groupes) ont répondu à trois questions (cf. schéma). Si plus de 20% ont lu Der kommende Aufstand, 35% en ont déjà parlé avec quelqu’un/e qui l’a lu (ces catégories se recoupent-elles ?), mais seulement 6,5% se déclarent prêts à une action militante plus offensive. Les auteurs du questionnaire précisent bien que les réponses à la dernière question ne reflètent pas forcément la véritable position des gens interrogés, qui ont peut-être préféré cacher leur volonté de passer à un autre type d’action (militante Aktionen). Vue d’Allemagne, la réception de Der kommende Aufstand donne l’impression qu’après trois années de crise aiguë, il y a toujours la possibilité que quelque chose arrive, voire même qu’un mouvement est en train de se construire quelque part. En France ? Je ne me prononcerais pas…

Tina

LEXIQUE

das Frühstück : le ptit-déj
der Döner : en France, c’est un grec, qui n’a rien de grec…
die Bullen : les schmidt, on dit, chez nous…
der Historikerstreit : der Streit, c’est la dispute, la querelle. Et les mots composés, on les comprend de droite à gauche. Donc la querelle des historiens.
die Vergangenheitsbewältigung : et hop, deuxième mot composé, du verbe bewältigen, surmonter, surpasser, et de Vergangenheit, le passé
Sarrazin : prononcer « Zarratsine »
Deutschland schafft sich ab : l’Allemagne court à sa perte
Der kommende Aufstand : der Aufstand, c’est l’émeute, la révolte… allez, l’insurrection quoi, celle qui vient !!
militante Aktionen : des actions violentes, genre lutte armée

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