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Dominique Manotti

INT : Dominique Manotti

1 novembre 2012

INT : Einsturzende Neubauten

Einsturzende Neubauten

Einstürzende Neubauten : make noise not war !

Voilà plus de trente ans qu’Einstürzende Neubauten [Nouvelle construction en cours de destruction], groupe légendaire de la scène industrielle berlinoise, sillonne le monde entier pour des concerts qui surprennent et séduisent même le public le plus hermétique à ce style musical. Car si les sonorités du groupe se sont assagies avec le temps, bien que leur conception reste bruitiste, Einstürzende Neubauten conserve une énergie rock qui permet au groupe de traverser le temps et de se révéler véritablement sur scène. La démarche du groupe, authentiquement DIY (Do It Yourself) depuis ses débuts, alliée à une curiosité constante de la part de tous ses membres, impliqués depuis toujours dans divers projets musicaux, poétiques, cinématographiques, théâtraux ou chorégraphiques, ont sans doute régénéré régulièrement sa créativité et son plaisir à jouer ensemble. Un plaisir directement perceptible sur scène, où nous les avons vus, à Paris, lors de la tournée du trentième anniversaire. Nous avons également rencontrés Alexander Hacke (bassiste) et NU Unruh (percussionniste), deux des membres fondateurs, après le concert.

Pouvez-vous rapidement présenter le groupe, fondé à une époque où de nombreux-ses lecteurs-trices de À Bloc ! n’étaient pas encore nés ?

NU Unruh: Einstürzende Neubauten existe depuis trois décennies ; il s’est créé à l’époque à Berlin-Ouest autour du chanteur Blixa Bargeld, d’Andrew Unruh, c’est moi, d’Alexander Hacke, de Beate Bartel et de Gudrun Gut dans sa première mouture. Dans la deuxième période du groupe, FM Einheit et Mark Chung, issus du groupe Abwärts, un groupe punk de Hambourg, nous ont rejoints. Dans le troisième line up du groupe, on trouve, en plus de Blixa, d’Alex et de moi, Rudi Moser et Jochen Arbeit à la batterie et à la guitare. Ils viennent du groupe Die Haut, un groupe berlinois qui n’existe plus. Nous avons fait environ dix albums, nous avons joué de la musique dans le monde entier, en Amérique du Nord et du Sud, en Australie, au Japon, et aujourd’hui, nous sommes à Paris.

Alexander HACKE: Einstürzende Neubauten s’est créé à Berlin avec comme signe distinctif l’utilisation exclusive, dès ses débuts, de détritus et d’objets à contre-emploi comme percussions. Nous avons de ce fait suscité pas mal de sympathie au sein de la scène des squats de Berlin-Ouest, même si certains se sont éloignés de nous à cause du succès que nous avons rencontré, qu’ils ont jugé suspect. On nous a parfois reproché d’avoir rejoint le monde de la culture, mais nous n’étions pas issus du milieu des squats à l’origine. Et nous n’avons en fait jamais intégré le milieu de la culture officielle non plus. Mais il est normal qu’il y ait beaucoup de rumeurs autour d’un groupe qui existe depuis trente ans, avec les a priori qui en découlent.

NU : On a commencé avec des objets de récupération en métal. J’ai d’abord construit une batterie en tôle, en utilisant aussi des ressorts pour les basses, qui sonnaient très bien dans une sono, en travaillant avec des micros capteurs. Nous voulions répondre à un contexte social. Nous avons habité dans des squats, nous sommes issus de la contreculture des salles de concerts, de ces zones autonomes qui nous ont fait connaître. C’est vrai que nous avions l’habitude de lancer des cocktails molotov sur les murs de la salle de concert, de commencer à les attaquer à coups de marteaux piqueurs ou d’utiliser des disqueuses électriques pendant les concerts. Nous avons essayé d’élargir le cadre musical au maximum, et c’est pour ça que je n’ai pas honte d’avoir également travaillé dans des théâtres. Ce n’est pas pour autant que nous sommes partie prenante de la culture officielle. Nous avons ouvert une voie, suivie par d’autres, même des groupes comme Dépêche Mode qui se sont mis à échantillonner des sons de métal dans leur musique pop. Et aujourd’hui, le fait d’intégrer des bruits à la musique est devenu tout à fait courant. Mais la différence vient de l’intensité. Nous ne travaillons pas avec des sons échantillonnés sur des ordinateurs, ce qui serait ennuyeux, mais avec de véritables matériaux. Einstürzende Neubauten est aussi une forme de théâtre. Pendant le concert de ce soir, Alex a reçu un véritable morceau de métal sur la tête, c’est ça la différence, désolé pour
ça (rires).

AH: Je me doutais bien que ça arriverait un jour. En fait, ce dont il serait intéressant de parler dans le cadre d’une publication anarchiste, c’est qu’il nous semblait important d’utiliser absolument tous les types de sons pour créer de la musique. Et surtout ce qui n’était pas de la musique. C’est un paradoxe anarchiste classique. Pouvions-nous délabrer la musique en transformant n’importe quel son en musique ? Mais si tout est de la musique, rien n’est de la musique. C’est un concept véritablement radical.

NU: Nous ne sommes plus de jeunes lions, ou des « dilettantes géniaux » comme on nous a qualifiés, parce qu’après toutes ces années, nous sommes maintenant capables de tenir un rythme ou de
jouer un accord correctement.

AH: Nous avons développé quelques stratégies depuis trente ans, sur un certain nombre de sujets. Nous ne sommes plus aussi sauvages et impétueux, du genre à partir dans tous les sens. On peut comparer ça au jeune combattant, plein d’agressivité et d’énergie, qui n’a peur de rien, et qui est bon grâce à ça. Mais dans le processus de maturation, on doit apprendre comment donner un but aux énergies qu’on crée. Avec le temps, on n’a plus la même énergie, alors on doit mieux maîtriser quand et où on doit la concentrer. C’est ce que nous faisons. Nous avons appris à maîtriser notre dynamique. Nous avons appris à faire des pauses de calme, de concentration, à amener le public dans des phases de sécurité, pour être encore plus efficaces.

Nous avons remarqué qu’il y a une différence entre le public français de ce style de musique et le public des autres pays. Il y a ainsi une frange du public de la musique industrielle en France qui a des sympathies pour les pensées d’extrême droite. Quelle est votre expérience avec de tels publics ? L’avez-vous faite dans d’autres pays ? Devez-vous mettre clairement les choses au point ?

AH: Le pire, ça a été en Russie, lors de notre premier concert là-bas. Une partie du public est venue devant la scène pour faire des saluts nazis. Nous n’avons pourtant jamais toléré la moindre ambiguïté sur notre position à ce sujet, comme l’ont parfois fait certains groupes, par coquetterie, Rammstein par exemple. C’est à cause de crétins comme ça que de tels comportements perdurent.

Il y a parfois sur vos disques des phrases qui sont des prises de position politiques. Je pense par exemple à celle-ci : « Celui qui prend la voie de la musique commerciale se met au service de la réaction ».

AH: C’est effectivement un slogan écrit dans le style de la Rote Armee Fraktion. Vous fonctionnez en tant que groupe indépendant depuis trente ans : c’est sans doute très difficile, mais ça vous donne également une force.

Pouvez-vous nous en dire plus ?

AH: Ce que nous avons fait de mieux dans ce cadre, c’est de lancer ce projet dans lequel nos fans sont partenaires. Peu après 2000, nous étions arrivés à un moment de l’histoire du groupe où nous n’avions plus ni label ni contrat de distribution. Nous ne savions même pas si nous allions continuer à jouer ensemble. C’est là que nous avons eu l’idée de nous appuyer sur Internet, en créant un site sur lequel celles et ceux qui payaient 35 euros sont devenus membres d’une communauté. Pour ce prix, ils recevaient non seulement l’album suivant, mais aussi du contenu exclusif, comme des morceaux inédits, des vidéos, et une adresse mail au nom du groupe.

NU: Ils pouvaient également se connecter pour assister en direct à des répétitions du groupe, diffusées par webcam, et assister à toute l’élaboration de l’album, avec dix séances d’une heure et demie sur trois semaines. Comme ils pouvaient faire des commentaires au fur et à mesure, ça a créé une sorte de démocratie directe. Même si c’est à nous qu’appartient le choix définitif.

AH:Ce qui est révolutionnaire dans cette démarche, c’est que nous n’avons pas travaillé pour une entreprise quelle qu’elle soit, et que le public n’a pas donné son argent à une structure anonyme: il
savait exactement à qui il le donnait. Ce système nous a permis de nous passer de tous les intermédiaires, notamment ceux qui voudraient avoir une influence sur la direction musicale, et sur le type de morceaux tu écris. Idem pour les attachés de presse qui veulent te dicter les réponses à donner en interview, ou des consignes sur la façon de t’habiller. Dans l’industrie de la musique, chaque étape est filtrée et orientée dans un but commercial.

NU: C’est vrai que cette démarche concerne les groupes qui font de la musique très commerciale et qui vendent beaucoup de disques, ce qui n’a jamais été le cas d’Einstürzende Neubauten. Nous n’avons jamais fait de tube, et nous n’avons jamais été soumis aux diktats d’une maison de disques.

AH:La différence, c’est que nous avons pris un engagement auprès de nos fans : nous allions faire un disque, pour eux, avec leur argent. D’habitude, c’est l’inverse, tu reçois de l’argent de la part de la maison de disque pour faire l’album, qui se vend ou ne se vend pas, avec tout un système entre le public et le groupe. Là, il n’y a que nous et le public. Ça aurait été terrible de ne pas réussir à faire ce disque : on n’aurait pas juste déçu une maison de disques. Ce n’était pas possible de décevoir des fans qui nous avaient fait confiance et payés d’avance. C’est ça qui est révolutionnaire dans cette démarche.

NU: Nous avons commencé à fonctionner comme ça en 2000, ça dure donc depuis plus de dix ans maintenant.

Trente ans, c’est une longue vie pour un groupe. Vous menez tous des projets individuels qui nourrissent ceux du groupe.Est-ce un hasard ou une volonté délibérée ?

AH:Pour ma part, c’est un choix depuis le début. Je ne peux pas jouer toute la musique que j’aime avec Neubauten, et je me sentirais enfermé si je ne faisais que ça. Mais ce qui est intéressant pour le style de musique que nous jouons, c’est d’avoir réussi à continuer à la faire évoluer en la transformant en une création en soi. Au-delà de nos personnalités respectives, que nous entretenons chacun de notre côté, nous avons cette volonté commune de maintenir Einstürzende Neubauten en vie. Ce n’est pas pour nous maintenir personnellement en vie, mais
pour continuer à faire vivre cette créature qu’est Neubauten.

NU: Je peux parler de mes projets solo actuels, qui sont une installation de percussion que j’ai présentée pour la première fois en 2002 lors d’une exposition consacrée au punk et à la New Wave à Düsseldorf. L’idée était d’essayer d’amener un groupe important de personnes à s’exprimer musicalement avec des percussions. Je ne suis pas encore arrivé au bout de ce projet, mais il existe vraiment, comme on a pu le voir aujourd’hui avec ce concert collectif de 45 minutes. [ndlr : le projet solo d’UU Unruh a été joué dans le cadre des deux journées de concert d’Einstürzende Neubauten à Paris]. Je suiscontent d’amener une grande partie du public à venir jouer sur un rythme commun, de leur donner l’expérience de construire un corps musical. Et ça a au-delà de la performance musicale, c’est un concept politique : cela permet de donner à des personnes qui n’ont aucune expérience musicale le courage de franchir le pas grâce au groupe. Ils ne peuvent pas faire d’erreur, parce qu’ils peuvent compter sur le groupe pour garder le rythme. Et c’est une aptitude inattendue pour beaucoup.

AH: En fait, c’est une expérience d’énergie collective.

NU: Oui, les percussions ont en elles-mêmes beaucoup d’énergie.

AH: C’est une expérience qui crée une énergie collective en un lieu. Les gens ne sont pas là à subir et consommer, mais ils participent et déclenchent quelque chose de nouveau.

NU: Nous avons également expérimenté ça lors de manifestations politiques, dans la rue avec des percussions mobiles, comme lors de l’expulsion du squat Tacheles, ou lors de la Fuck Parade. Cela apporte un peu de musicalité à des slogans souvent répétitifs. La musicalité dans la rue a du sens, elle apporte un principe de plaisir à une démarche politique. Je trouve que c’est très important d’être dans la rue, notamment en ce moment, où les écarts se creusent entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas.

AH: Ce type d’expérimentation a aussi de grandes vertus thérapeutiques, car il permet de mettre concrètement en pratique le principe de solidarité : les gens jouent en rythme, et ils comprennent qu’ils sont tous dans un même rythme. L’agressivité en sort transformée, positivement, car on crée un vacarme qui est plus efficace que des destructions. Être entendu est politiquement plus efficace qu’une agression. On pourrait dire « Make noise not war ».

NU: Tout cela génère beaucoup de sérotonine, et c’est ainsi que se crée l’énergie positive.

AH: Vous connaissez le Köpi à Berlin. On y trouve un grand panneau qui dit : « La frontière ne sépare pas l’Est de l’Ouest, mais le haut du bas ». Quelqu’un a affiché un autre panneau, qui dit : « La frontière ne sépare pas le haut du bas, mais elle nous sépare, toi et moi ».

Avez-vous déjà fait des concerts de soutien pour des organisations politiques, en plus de ces manifestations de rue ?

NU: Nous avons déjà joué dans des squats, mais on peut difficilement attendre d’un groupe qu’il ait la célébrité suffisante pour soutenir réellement une organisation politique.

AH: Je trouve ça toujours difficile. Les artistes proposent avant tout une vision poétique du monde, même lorsqu’ils parlent de politique. La musique accompagne plutôt la vie des gens, et chaque décision de ma vie a été influencée par la musique que j’écoutais à ce moment-là. Ça m’a aidé à chaque fois, et c’est sans doute là qu’est la véritable place de la musique. Si j’entends que notre musique donne de l’énergie aux gens pour qu’ils fassent quelque chose de leur vie, qu’ils en en changent concrètement ou qu’ils y découvrent quelque chose de nouveau, c’est pour moi une victoire plus importante que d’avoir permis à une organisation de gagner quelques centaines ou quelques milliers d’euros avec un concert de soutien. Je peux soutenir des actions à titre individuel, et dans ce cas je donne de l’argent à des organisations pour ça. Mais dans le cadre d’un groupe, je trouve qu’on réduit son champ artistique en faisant cela.

Le souci avec le public qui vient aux concerts de soutien, c’est qu’il est de toute façon déjà d’accord avec l’objet du soutien. Ça n’aide pas forcément l’idée à circuler beaucoup plus loin.

NU: Ça me semble plus important de donner envie aux gens de faire eux-mêmes de la musique, d’écrire, de créer, pour changer vraiment leur vie.

AH:Dès qu’on suscite un intérêt auprès de quelqu’un qui n’avait pas cette expérience, en lui permettant de découvrir une autre musique que celle qu’il entend à la radio, on l’aide à devenir un candidat à la transformation du monde. Il a alors la volonté individuelle d’élargir son horizon, d’améliorer sa vie, et par là d’améliorer le monde. C’est un souci dans les cultures musicales de ghetto, du genre « Ici on n’écoute que du métal, ou de la techno, ou du rockabilly », parce que ça isole les gens du reste du monde, d’une certaine façon. C’est pour ça qu’il est plus intéressant de mélanger les genres et de permettre à des personnes différentes d’avoir accès à des formes de musique ou d’art diversifiés. Quand tu mets ensemble des choses qui a priori n’avaient aucun rapport, là, il se passe quelque chose d’intéressant. Une exposition de peinture où un groupe de métal joue, puis un DJ de techno enchaîne, bien sûr que ça peut être risqué, mais c’est là qu’il y a des surprises.

NU: L’important est de permettre aux gens de comprendre qu’ils peuvent avoir un autre regard sur le monde et sur les autres. C’est ce qui crée les bases de la solidarité. Même chose avec les références personnelles qu’on se crée et qui remettent en cause celles qui nous ont été inculquées par les parents, l’école ou la société, avec son cortège de conditionnements.

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